C’est vous qui … ?

  • C’est vous qui avez commis ce crime ?
  • Non, monsieur le policier, ce n’est pas moi…
  • Vous êtes sûr ?
  • Bien sûr que je suis sûr que ce n’est pas moi…
  • En êtes-vous certain ? Parce que vous avez pu oublier, et c’est peut-être quand même vous… Réfléchissez…
  • Bin, maintenant que vous me le dites, oui, il me semble que je me rappelle un peu…
  • Juste un peu ?
  • Non, je me rappelle bien : je suis coupable !

**

*

Un dialogue abracadabrant, pensez-vous ?  

Peut-être pas…

Savez-vous qu’il est assez facile de convaincre quelqu’un qu’il a commis un crime ?

D’ailleurs, il a été constaté, aux USA (mais on a des exemples chez nous aussi, ce n’est pas typique à la justice américaine), que 30% des gens qui avaient été condamné pour un crime, puis avaient été innocentés grâce à leur ADN, avait … avoué le crime qu’ils n’avaient pourtant pas commis !

 

Parce que la police à « forcé » les suspects à avouer, je suppose ?

Non, même pas !

Figurez-vous que, bien souvent (30% des cas, je vous l’ai dit ci-dessus), les suspects (suspects mais réellement innocents) finissent par s’approprier l’histoire du crime (dans le sens large du terme) dont ils sont accusés, et finissent par le raconter aussi bien que s’ils l’avaient réellement commis. Pire, ils finissent par s’imaginer l’avoir réellement commis !

 

Impossible, voyons ! Comment pourrait-on finir par croire qu’on serait l’auteur d’un crime qu’on n’aurait pas commis ?

C’est pour le savoir (ou tenter de le comprendre) que deux psychologues, Julia Shaw de l’université du Bedfordshire, au Royaume-Uni, et Stephen Porter de l’université de Colombie-Britannique, au Canada, ont mis sur pied une petite expérience qui vient d’être publiée dans la revue Psychological Science. Une expérience qui montre qu’il est simple de convaincre une personne qu’elle a vécu quelque chose, même si ce n’est pas le cas ! Une expérience qui ne fait jamais que reprendre d’autres expériences qui ont toutes démontré l’existence du phénomène des « faux souvenirs »…

 

Bon, allez, hop, je vous résume…

Des étudiants…

À qui on propose de participer à une étude « sur la mémoire » (sans autre explication, évidemment).

À qui on demande l’autorisation d’interviewer leur parents pour qu’ils racontent des anecdotes datant de quand les étudiants avaient 11 à 14 ans…

Une fois les anecdotes enregistrées (et la promesse des parents de ne pas en parler pendant la durée de l’expérience), on convoque chaque étudiant pour un entretien…

Durant l’entretien, le « chercheur-interviewer » lit le récit de deux anecdotes à l’étudiant..

L’une des anecdotes est réelle, véritable, et a bien été racontée par les parents…

L’autre est complètement bidon, inventée (mais, ça, on ne le dit pas à l’étudiant, et on la lui présente comme quelque chose qui lui est réellement arrivé)…

Exemple : l’étudiant a commis un délit (un vol, une agression simple, voire une agression à main armée, …) ou a connu une mésaventure assez forte (une blessure, une attaque par un chien, ou encore la perte d’une grosse somme d’argent qui a provoqué un conflit avec ses parents)…

Les histoires inventées étaient truffées de détails exacts (exemple, on cite un endroit où l’étudiant habitait réellement, ou on cite le nom d’un de ses camarades de l’époque, …)…

Une fois les deux histoires relatées par le chercheur, c’est à l’étudiant à donner des précisions sur les événements racontés. Je vous rappelle que le but avoué de l’expérience est de contrôler si les étudiants arrivaient à faire appel à leur mémoire pour se rappeler le plus de détails possible de leur passé…

Évidemment, l’étudiant arrivait sans problème à donner des détails sur l’événement réel, mais aucun sur l’événement imaginé. Logique…

 

C’est alors que ça commence à devenir intéressant…

Accrochez-vous !

 

Le chercheur se met à encourager l’étudiant à fouiller sa mémoire, en ajoutant des pseudos détails (du genre « dans le questionnaire, vos parents ont dit que … »), et en expliquant que, quand on fait des gros efforts de mémoire, la plupart des gens arrivent à retrouver les souvenirs perdus…

Bref, le chercheur « met en condition » son cobaye, puis termine l’interview en invitant l’étudiant à essayer de se rappeler, le soir, chez lui (sans en parler à ses parents), les deux événements racontés, en essayant de les visualiser…

Une semaine plus tard, une seconde entrevue est mise en place, puis une troisième encore une semaine plus tard. Mais cette fois, on demande juste à l’étudiant de raconter le plus possible de détails sur les deux événements, sans que l’expérimentateur ajoute lui-même de détails… C’est uniquement à l’étudiant à raconter.

 

Résultat des courses ?

Plus des deux tiers des étudiants ont tellement cru à l’événement imaginé qu’ils ont raconté des détails d’une précision étonnante à propos des crimes qu’ils n’avaient jamais commis ou des accident qu’ils n’avaient jamais subis !!!

Des détails visuels, olfactifs, sonores ou tactiles (exemple : ils arrivaient à décrire les officiers de police imaginaires qui – ne – les avaient – pas – interrogés ! )…

En moyenne, une douzaine de détails – qui n’avaient pas été évoqués par l’intervieuwer – ont été mis sur le tapis concernant les événements imaginaires !

Bon, ok, c’était moins que les nombreux détails concernant les événements réels, mais quand même…

Bref, à force de vous « remémorer » un récit qui vous a été fait d’un événement imaginaire, de le « revivre » dans votre cerveau, hé bien celui-ci (le cerveau) finit par croire que vous l’avez réellement vécu dans plus de deux tiers des cas…

Parce que les souvenirs, qu’ils soient vrais ou faux, se réactivent en réalité grâce à des fragments qui sont éparpillés dans la mémoire. Des fragments qui n’ont d’ailleurs pas toujours de lien direct avec l’histoire qu’on se rappelle. C’est ce processus de reconstruction par le cerveau du puzzle mémoriel qui permet la création de ce que l’on appelle les « mensonges honnêtes » ou les « souvenirs fantômes », ou les « faux souvenirs ». Avec d’autant plus de facilité que, dans des situations de stress, ou lors d’interrogatoires répétitifs, le cerveau ne se rappelle pas toujours si les détails ont été induits par lui-même ou par les autres !

 

Bref, pour reprendre les termes de l’étude, « les éléments du souvenir imaginé disant à quoi cela aurait pu ressembler peuvent se transformer en éléments disant à quoi cela aurait ressemblé, qui, à leur tour, peuvent devenir des éléments disant à quoi cela a ressemblé ». En moins compliqué : non, vous ne pouvez pas vous fier à vos propres souvenirs !

D’ailleurs, les enquêteurs le savent bien : nombreux sont les témoignages qui divergent. Les témoins ou les victimes ne mentent pas, ils racontent ce qu’ils ont réellement cru vivre !

Et après, vous vous étonnerez que des innocents finissent, même sans être malmenés par la police, par avouer des délits qu’ils n’ont pas commis ? Ou que des gens en accusent d’autres de les avoir malmenés alors qu’il ne s’est jamais rien passé ?

Si je vous disais que la chercheuse américaine Elizabeth Loftus, la spécialiste mondiale de « l’élasticité » des témoignages, a, depuis des années, réussi à implanter avec succès des souvenirs d’une flopée d’anecdotes qu’on avait racontées à des cobayes sans qu’ils les vivent eux-même…

  • Vous vous rappelez que vous vous êtes perdu dans ce centre commercial ?
  • Moi ? Non…
  • Si, si, rappelez-vous…
  • Ha, bin, oui, je me rappelle…

Elle a même réussi à implanter, chez des enfants, le souvenir qu’ils avaient pris le thé avec le Prince Charles !!!

Bon, ok, vous allez me dire qu’il s’agissait d’enfants, avec des cerveaux plus malléables que des cerveaux d’adultes… Hé bien, maintenant, avec l’expérience relatée ci-dessus, la preuve est faite que chez les adultes, ça se passe de la même façon, et qu’on peut assez facilement manipuler la mémoire d’un adulte pour lui faire croire plein de choses, y compris qu’il a commis un crime dans sa jeunesse…

Je vous rassure tout de suite, après les trois entretiens, une explication sur la fabrication des « faux souvenirs » a été donnée en long et en large à chacun des étudiants…

 

 

 

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7 réflexions sur “C’est vous qui … ?

  1. Pour ça que je ne vais voir personne pour essayer de me souvenir d’un souvenir incomplet. Dans mon cas je sais que j’ai pas inventé, parce que j’en ai finalement parlé à mon entrée en sixième (donc 11 ans) à une amie. Et que je pouvais pas connaitre ça à cet âge, ni même avant. D’un autre côté, j’aimerais savoir un jour quand même. Histoire de régler des comptes. Et si il y a crime ça sera pas un souvenir non plus.

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    • Un jour, peut-être, si l’on invente la machine à remonter dans le temps … ce qui n’arrivera jamais (enfin, on pourrait peut-être, dans quelques décennies, en poussant la physique quantique jusque dans ses derniers retranchements, inventer une « machine à regarder dans le temps », mais pas « à voyager »).

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  2. C’est pour ça que je n’irais jamais « voir » un hypnotiseur !!!
    J’aurais trop peur qu’il manipule mes souvenirs …
    Bon week-end.
    Bisoux, Eric

    dom

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  3. Super ton billet Eric!

    J’étais en session avec une cliente un peu plus tôt et on a utilisé l’hypnose + visualisation, et justement je lui expliquais comment le cerveau fait pas de distinction entre l’imaginaire et le vécu physique. Et , en effet, à force de suggérer ceci ou cela… on croit avoir vécu des choses qu’en fait, physiquement, on n’a pas vécu.
    Je me suis déjà posée moi-même xeur x la question sur des souvenirs où je me demande vraiment: ai-je vraiment vécu cela ou est-ce imaginé ou est-ce le récit de qqun d’autre que je me suis appropriée…
    Le ‘pire’ c’est quand je suis sure d’avoir répondu à qqun sur un blog ou un mail, je me souviens de la réponse et tout, et puis en fait j’ai juste imaginé le faire et cru l’avoir fait LOL

    Toutefois, soyons rassurés: on ne sait pas faire faire qqchose à qqun qu’il ne voudrait vraiment pas faire (du genre qui serait totalement contraire à ses valeurs) mais amener qqun à avoir chaud, soif, vaoir l’impression que… oui.

    Je partage ce billet des plus intéressants! (avant d’aller dormir et rêver de choses qu’au réveil je crois parfois avoir faites, comme voler… mais en réalité qui dit que ce n’est pas ‘vrai’… nous existons de façon multi-dimensionnelles ; ) )

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  4. Très bien ce billet 🙂

    « D’ailleurs, les enquêteurs le savent bien » : alors soit ils ne le savent pô et sont doués pour faire passer des vessies pour des lanternes, soit le savent et là ce sont parfois de grands malhonnêtes (surtout aux USA, mais pas que …) pour boucler au plus vite une enquête parce que là bas les proc se font élire ainsi que les shérifs etc…
    C’est vrai que des fois quand on nous raconte un histoire qui nous concerne (particulièrement quand on était tout jeune) on a tendance à se l’approprier, mais j’ai toujours un truc dans mon « cerveau » qui me dit « attention ça on te l’a raconté » et si je suis très honnête je sais que je ne m’en rappelle pas par une mémoire de vécu. J’ai un souvenir mais comme si j’avais vu un film, ou lu une histoire, c’est pas pareil que le vécu comme type de ressenti mémoriel! Et je suis sûre que si on fait gaffe on peut faire la différence.

    Suis-je duraille à faire avouer, peut-être, je ne sais pas je n’ai jamais été interrogée 😉 😆
    Bon diimanche

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